♊ Musée - La Dardenne


Par Armand Lacroix
Société des Amis Du Vieux Revest et du Val d'Ardène - Bulletin N°3 de mars 1987


Depuis fort longtemps, des générations, les Revestois parlent de la Dardenne. Ils savent qu'il s'agit d'une pièce de monnaie qui se rattache à l'histoire locale, mais bien peu l'ont vue, ou du moins reconnue, et pourraient la décrire.

Cette monnaie est pourtant assez commune et il n'est pas rare d'en trouver des exemplaires au fond d'un tiroir fourre-tout, dans un jardin en bêchant la terre, ou dans le fouillis d'un brocanteur à la foire aux puces voisine.

Elle se présente en général en état de conservation médiocre. Elle a en effet si longtemps circulé chez nous. Jusqu'à la refonte des monnaies de cuivre opérée sous le Second Empire en 1854, et même par tolérance et habitude, jusqu'au début de notre siècle.


La fabrication de la Dardenne


La fabrication de la Dardenne, de son nom officiel "pièce de six deniers", fut ordonnée par un édit du roi Louis XIV donné à Versailles,Édit royal du 16 octobre 1709 - source Gallica BNFÉdit royal du 16 octobre 1709 et "registré en la cour des monoyes" le 16 octobre 1709.


Pour comprendre les causes de la création de cette monnaie, il est utile de se pencher sur l'état du royaume vers la fin du règne du Roi Soleil, et en particulier en cette année 17O9. La situation est loin d'être bonne. La France était en pleine guerre de succession d'Espagne, et nos armées venaient de subir la défaite de Malplaquet. L'hiver avait été l'un des plus rudes que nous ayons connus. En Provence, les oliviers et les arbres fruitiers avaient gelé. La récolte de blé était compromise dans tout le pays, la famine s'installait partout, les caisses de l'État étaient vides et la dette s'élevait à trois milliards de livres.
Les soldats, les marins, les ouvriers des arsenaux ne percevaient plus leur solde et désertaient.


Le roi fit vendre (ou porter à la monnaie) sa vaisselle d'or et "en toute diligence" prescrivit la frappe de la pièce de six deniers, notre Dardenne.

Cette monnaie, utile pour fournir un petit numéraire qui faisait défaut de cette façon régulière, était du fait des circonstances, surtout destinée à pourvoir en urgence au paiement des soldats, marins et ouvriers.


La matière première fut prise dans les arsenaux où elle avait l'avantage de ne rien coûter, se trouvant en abondance sous la forme de "canons, boêtes, pierriers et autres pièces d'artillerie défectueuses, hors d'usage et inutiles",
Les arsenaux désignés furent ceux de Toulon et de Rochefort, et les "moulins" où devait se faire la préparation des flans , et éventuellement la frappe des monnaies,  furent installés à Gond, près de l'arsenal de Rochefort et à Dardennes, à 250 mètres du château, dans ce qui était à l'époque le martinet à poudre de Val d'Ardène (voir l'ouvrage de M. Trofimoff : Le Revest-les-Eaux, Tourris et Val d'Ardène).

La responsabilité de l'émission fut confiée aux officiers des hôtels monétaires les plus proches du lieu où était fournie la matière première et préparés les flans.



Les ateliers désignés furent ceux d'Aix-en-Provence, de Montpellier et de 1a Rochelle. Il avait été prévu également de faire la monnaie par les ateliers de Perpignan, Nantes et Bordeaux, mais il ne fut pas donné suite à ce projet.

La fabrication commença en janvier 1710 et dura jusqu'au 30 avril 1712. Compte-tenu des moyens de transport de l'époque , il était difficile et onéreux de véhiculer une matière première brute se présentant sous la forme de lourdes pièces métalliques (canons ...) sur de longues distances. La route de Toulon à Aix était longue, et loin d'être commode. C'est pour cette raison qu'il fut décidé de préparer les flans à proximité des arsenaux fournissant le métal. Il était ensuite plus facile de faire transporter les sacs contenant ces derniers par des voituriers jusqu'à l'hôtel des monnaies pour la frappe.


Nous avons retrouvé également dans des documents d'archives le nom du voiturier chargé d'effectuer le transport des flans de Dardennes à Aix. Il s'agit d'un certain Hermitte qu'il serait intéressant de situer exactement dans une généalogie locale.


Nous avons retrouvé également un document intéressant relatif au transport d'une presse de balancier de Toulon à Aix :

-"J'ây receu de Mr Dupignet, conseiller du Roy, directeur et trésorier de la monnoye d'Aix, la somme de 22 livres 17 sols 6 deniers pour avoir voituré une presse de balancier de Toulon en la dite monoye, pesant 525 livres, à raison de 30 sols le quintal, dont je le quite et touts autres.
Fait à Toulon, le 6 novembre 1711

Signé : Hermitte"


Ce document et quelques autres, dont je ne fais pas état ici pour ne pas alourdir cet article, laissent penser que les monnaies auraient été frappées aussi à Dardennes, où les flans étaient préparés. Mais pourquoi retirer cette presse en novembre 1711 alors que la fabrication de la monnaie devait durer jusqu'en avril 1712, et que la préparation des flans se poursuivait à Dardennes ? Si c'était pour procéder à une réparation, il n'était pas nécessaire de transporter ce lourd et volumineux objet jusqu'à Aix. L'arsenal de Toulon devait être suffisamment équipé pour pouvoir s'en charger. Cette presse n'aurait-elle pas été tout simplement construite par l'arsenal de Toulon pour I'Hôtel des monnaies d'Aix ?



Les tenants de la frappe d'une partie des monnaies à Dardennes avancent aussi un autre argument: sur certaines pièces on remarque au centre du revers, deux points (un gros et un plus petit), alors que la plupart des monnaies ne comportent qu'un seul point. Ce second point serait en quelque sorte le "différent " permettant de distinguer celles frappée à Dardennes ?
Cela reste à prouver. Ne serait-ce pas tout simplement le fait d'un coin défectueux ?
Beaucoup de Dardennes me sont passées et me passent encore entre les mains et je trouve très rarement des monnaies comportant ces deux points.
Si l'atelier de Dardennes a vraiment frappé, nous devrions, s'il s'agit d'une marque distinctive, en trouver un bien plus grand nombre.

La question de la frappe des monnaies à Dardennes reste donc très controversée. La découverte de nouveaux documents permettra peut-être un jour de trancher cette question. En attendant, ce n'est déjà pas si mal que les flans aient été préparés à Dardennes et que ce lieu se soit immortalisé, par le fait de la numismatique, en donnant son nom à cette monnaie.

4 exemplaires de la Dardenne


Comme toutes les monnaies, les "Dardenne" traverseront les siècles et perpétueront encore, en l'an 3000, par leur présence dans les médailliers des collectionneurs, les souvenirs de leur origine et le nom de la vallée où elles ont vu le jour.



0rganisation de l'atelier


Le roi chargea le sieur Louis Alain, directeur des forges de Lancogne, de la fabrication des flans : " Flaons de six deniers dans le lieu et moulin de G0ND près Rochefort, et l'autre aux environs de Toulon ...".


Le sieur De Voulges fut commis par un "arrest royal" du 19 novembre 1709" en tant qu'inspecteur du travail et de la fabrication des pièces de six deniers près de Toulon"


En calculant d'après les reçus donnés par Alain pour les remises qui lui étaient allouées, et d'après les études d'éminents numismates, il aurait été frappé uniquement par l'atelier d'Aix-en-Provence environ 59 millions de pièces. Ce nombre explique que ces monnaies soient encore si communes et se trouvent très facilement, certes en mauvais état du fait de leur long usage.
Nous ne parlerons pas des pièces frappées par l'atelier de la Rochelle, dont la marque est un "H".

En ce qui concerne celles produites par l'atelier de Montpellier (lettre d'atelier. "N"}, il fut frappé par cet atelier environ 19 millions de pièces. Les flans utilisés pour ces monnaies proviendraient également, du moins en grande partie, du bronze fourni par l'arsenal de Toulon et auraient été préparés au moulin de Dardennes.


La Dardenne - source photo Wikipedia

Description de la Dardenne


(atelier d'Aix-en-Provence)

Avers :  L0UIS . XIIII . ROY , DE . (une fusée) . FRANCE . ET . DE . NAV .
Six "L" adossés deux à deux, couronnés, cantonnés de lis, disposés en triangle au milieu duquel se trouve la marque de l'atelier d'Aix : (&).

Revers  : SIX . DENIER . DE .FRANCE . (un cœur) . 1710 (ou 1711 ou 1712) . croix fleuredelisée ornée de 4 arcs entrelacés . Un point au centre. (sur certaines pièces, 2 points seraient la marque des pièces frappées à Dardennes)

Métal : cuivre pur Poids moyen : 5 grammes 80, poids officiel : 6 grammes 118
Module : 24 à 28 mm
Tranche : lisse
Graveur officiel : Norbert Roëttier (il s'agit du graveur royal chargé de faire le premier essai de la pièce, lequel fut transmis aux maîtres graveurs des ateliers de Province qui le reprirent ainsi que leurs aides)

Le cœur est le "différent" de Marc Piellat Du Pignet, alors directeur de la Monnaie d'Aix

La fusée est le "différent" d'Esprit Charles Marie Jacques Cabassole, maître graveur de la Monnaie d'Aix.



Quel était en 1710-1712 le pouvoir d'achat de la Dardenne?


J'ai retrouvé quelques prix de l'époque, ceux de denrées ou de services alimentaires, qui sont, me semble-t-il, ceux sur lesquels on peut le mieux se baser car le besoin de manger est de tous temps et reste la première nécessité.

En 1712 à Paris :
  • une poule valait 15 Sols
  • des haricots ou des lentilles valaient 1 sol la livre
  • une livre de fromage valait 15 sols.
Dans une auberge convenable un repas revenait à 30 sols, et les "gargottes" servaient' des menus composés de soupe, de pain, d'un peu de viande, et de la bière pour 5 sols.
Un sol valait 12 deniers, donc 2 Dardennes.

Si nous estimons qu'actuellement un repas dans un restaurant convenble revient à 100 Francs, donc 30 sols, nous obtenons :
  • 1 sol valait 3f33
  • 1 denier valait 0f28
  • 6 deniers ou une Dardenne valaient 1f66

Je conclue cet article par la reproduction de l'édit du Roi Louis XIV, relatif à la fabrication de la pièce de six deniers, communément appelée "Dardenne" {sans s)




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