🏫 L'école au village - Le bidon (?)



Je continuerai d'évoquer mes souvenirs de jeune directrice au Revest, non par un fait hautement intellectuel, mais pour un état de choses bassement matériel, car - comme chacun sait - la vie matérielle est chose très importante.


Mais pourquoi, diront certains, raconter ces choses-là ? D'abord, parce qu'elles ont existé, tout simplement ! Et ensuite parce qu'elles nous permettent, peut-être mieux que toute autre, de mesurer le chemin parcouru en quelques années.


En ce temps-là, Le Revest n'avait rien à envier à Clochemerle. Il y avait un côté hautement pittoresque qui m'a laissé des souvenirs parfois très drôles, même si en leur temps, ils ne m'ont pas paru si drôles que ça.


Donc, en ce temps-là, il n'y avait pas de tout-à-l'égout au Revest, et à l'école non plus, bien sûr. Mais alors, me diriez-vous, qu'y avait-il à la place ? Petits écoliers d'aujourd'hui, vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas. C'est pourquoi je vais vous le raconter.


Le bidonAu fond de la cour, s'élevait un petit cabanon - comme on dit chez nous en Provence - un vrai cabanon au toit de tuiles rouges délavées par le temps. On y accédait par quelques marches d'escalier et quand on y pénétrait, on ne trouvait rien à l'intérieur qu'un sol nu avec un trou au milieu. Et sous ce trou au sous-sol en terre battue, se trouvait un bidon en fer blanc, un gros bidon qui devait bien faire 30 litres, ou plus ? comme ceux qui servaient en ce temps-là à transporter le lait, chaque jour, de la ferme chez le laitier ou l'épicier.


Vous n'avez pas connu cela non plus, mais j'espère que vous avez deviné qu'il s'agissait bel et bien de l'ancêtre des WC modernes (ceux-là, vous les connaissez). Seulement voilà ! quand le bidon était plein - et comme par un fait exprès, il était toujours plein, ce méchant bidon - il fallait le vider, coûte que coûte ... Et pour le vider, il fallait le transporter jusqu'au lieu accrédité qui s'appelait "vidoir public". Demandez à vos grands-parents, ils se souviennent, forcément. Mais pour le transporter, il fallait être deux, car il était lourd ce bidon plein ! et puis, avouez que ce n'était pas un travail fort agréable et qui ne suscitait donc pas de nombreuses vocations ... ça se comprend très bien.


Et alors, la pauvre directrice d'école que j'étais ces matins-là, était souvent dans l'obligation d'aller dénicher quelque part dans Le Revest un des cantonniers de l'époque (toujours le même d'ailleurs) qui se laissait mener à l'école, bon gré mal gré. Mais arrivé là, il lui fallait trouver un deuxième larron à cet infortuné cantonnier, et alors, mine de rien, il attendait que quelqu'un passe ... mais le premier venu n'était pas forcément le bon ; vous comprenez bien qu'on ne pouvait pas demander ce service à n'importe qui ... Vous voyez Monsieur le Maire ou Monsieur le Curé, transportant le bidon, cahin-caha, par les rues du village ? Non ! non ! quand même.


Et puis, comme ça, par hasard, c'était toujours le même qui passait par là, vers huit heure (au village, on a ses habitudes) et par chance, c'était le conseiller municipal responsable des cantonniers. Noblesse oblige ! il s'exécutait toujours de bonne grâce, ce brave Monsieur Valleton qui nous a quittés depuis bien des années... mais dont je n'ai jamais oublié la gentillesse et le dévouement.


Aujourd'hui, il m'arrive encore de penser à lui, trente-cinq ans après, d'évoquer sa silhouette de brave homme, avec attendrissement.


Comme quoi, un bidon qui n'était même pas plein de lait, peut se transformer, avec le temps, en joli souvenir. Tout est dans la manière d'évoquer la chose. Tant il est vrai, que les choses ne sont jamais ce qu'elles sont ... elles deviennent ce que nous en faisons.


Texte manuscrit d'Yvette Roché accompagnant l'exposition de 1988 sur les photos d'école au Revest.
Source : bulletin n°8 de 1988 de la Société des Amis du Vieux Revest et du Val d'Ardène


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