🚌 Autobus, cars & Co - De Toulon au Revest



Source : Charles Vidal dans le bulletin N°16 de mai 1992 de la Société des Amis du Vieux Revest et du Val d'Ardène.


L'Histoire d'un village, comme celle du Monde, est faite de ces événements, grands et petits, tristes ou amusants, qui au cours des âges accompagnent la vie. Si les découvrir éveille souvent quelque nostalgie, il ne faut pas croire, cependant, que le passé était toujours le "bon temps". Le charme et les agréments de chaque époque se mêlent à ses nuisances et à ses peines. Les modes et les rythmes de vie changent comme a changé le temps où venir de Toulon au Revest au delà d'une promenade était presqu'un voyage.


Nous étions dans les années de l'après-guerre, celle de 1914-1918. Ce n'était plus le temps des diligences mais bien qu'elles ne fussent plus tirées par des chevaux, on continuait à nommer "roulets" ces bruyantes et peu confortables voitures à moteur que furent les premiers autobus. Celui du Revest était gris, gris foncé avec un grand porte-bagages au nom "d'impériale". On y mettait les paquets de linge que les blanchisseuses -on les appelait quelquefois les "laveuses", mais plus du tout "bugadières"- emmenaient de Toulon au Revest pour les ramener la semaine suivante, entourés d'une grosse toile, lessive faite selon les vieilles méthodes si bien décrites par notre ami Jean MEIFFRET. On y voyait aussi, le soir, une ou deux bicyclettes car il était tellement moins fatigant de se laisser conduire plutôt que pédaler sur ces lourds engins sans dérailleur qu'il fallait ensuite pousser tout en marchant de la Chapelle des Moulins jusqu'au village.


Autocar dardennes barrage


Le "roulet" stationnait en face du Commissariat de Police qui se trouvait alors dans la rue Hippolyte DUPRAT. Il se remplissait doucement de ses voyageurs, à peu près toujours les mêmes selon les heures et les jours. L'attente donnait l'occasion d'échanger les nouvelles. Il faut dire que "Le Petit Var" à peu près seul quotidien local n'était pas lu par tout le monde. Quant à la "T.S.F." -ancêtre de la Radio-, on en parlait mais personne ne l'avait encore entendue. Et puis surtout, on "causait" : c'est-à-dire qu'on parlait des uns et des autres avec ni plus ni moins d'indulgence qu'aujourd'hui. L'ambiance se transformait avec l'approche du dépat marquée par l'arrivée du receveur et surtout de Monsieur AYMÉ, le chauffeur que le propriétaire de la ligne, Monsieur GENIN, remplaçait parfois le Dimanche. Monsieur AYMÉ était plus proche des voyageurs. Il jouissait de la considération conférée par la conduite d'un si gros véhicule en un temps où les voitures à chevaux étaient plus nombreuses que les automobiles et où les taxis n'avaient pas encore détrôné les fiacres.


L'heure du départ était plutôt imprécise pour attendre l'éventuel retardataire. Enfin, dans un grand bruit de moteur et de carrosserie accompagné de soubresauts, le voyage commençait en emmenant les passagers vers le Boulevard de Strasbourg parcouru par une double voie de tramways et bordé de chaque côté par de magnifiques platanes qui ombrageaient les larges trottoirs sur lesquels s'étalaient les terrasses des grands cafés chers au cœur des Toulonnais. On quittait le Boulevard au rond-point du jardin de la ville par une route qui épousait la forme d'un "S" pour se faufiler dans les remparts déserts dès que la nuit tombait.


Comme toutes les places fortes, Toulon était protégée du côté de la terre par une ceinture de fortifications faite de remparts avec leurs casemates, leurs corps de garde occupés militairement jusqu'à la fin de la grande guerre et de douves ou fossés emplis d'eau. Pour sortir de la ville, on ne pouvait les franchir qu'en passant sous une haute porte prolongée vers l'extérieur par un pont qui n'était plus "levis" enjambant un fossé qui n'était plus une douve bien que tout fut demeuré semblable au passé. De tout cela, ne restent plus aujourd'hui que la porte d'Italie et celle de Sainte-Anne.


La porte traversée, on se trouvait sur le versant des remparts qui conduisaient vers Saint-Roch puis Armand BARBES que les anciens appelaient volontiers "Saint-Antoine". Les grands immeubles n'existaient pas et la rue "Docteur Jean Fontan", pionnier de la chirurgie cardiaque au début de ce siècle, se nommait "Chemin des Moulins". Après le pont de chemin de fer, on regardait avec respect la propriété des sœurs de Saint-Maur qui arrivait jusqu'à la route et surtout sa grande bâtisse en forme de petite cathédrale surmontée de son rassurant paratonnerre, couvent des Religieuses mais aussi Maison de Retraite des "grandes Dames" disait-on en ajoutant "Veuves d'Amiraux ou de Généraux". Ces deux faubourgs, qui n'étaient plus du tout la ville sans être tout à fait la campagne, nous conduisaient vers elle qui commençait tout de suite après la "Tranchée" avec la "Route des Moulins" le long de laquelle on ne rencontrait que quelques maisons.


L'Octroi ne posait aucun problème. En revanche, toutes les personnes entrant dans la ville devaient s'acquitter d'une taxe selon les produits transportés. Ainsi, lorsque l'autobus revenait, un agent de la Régie l'arrêtait pour demander sans trop de conviction "rien à déclarer ?" Rarement une main se levait malgré la présence, parfois, de quelque chasseur fier du lapin ou de la perdrix ramenés des collines du Revest. Ce n'est qu'en 1948 que l'Octroi, survivance d'un passé lointain, fut supprimé dans toute la France laissant ici son nom au quartier. Un peu plus loin, le petit château en contrebas de la routé était tout fier de son tennis alors très bien entretenu, signe de richesse qu'on ne manquait pas d'admirer et souvent d'envier. Les écoles n'existaient pas  mais la poudrière était semblable à maintenant si ce n'est le fonctionnaire armé d'un fusil qui montait la garde sur le mirador en uniforme de marin avec une chéchia rouge au lieu de béret à pompon. La Chapelle des Moulins avec son petit hameau marquait une étape différente de ce qu'elle allait devenir vers 1926 avec la mise en service d'un Tramway dont ce sera le terminus. Bien que créée longtemps après celle des Routes, la ligne de Dardennes sera la première supprimée après la seconde guerre mondiale. Probablement était-elle peu rentable, mais durant une vingtaine d'années, elle concurrencera l'autobus sur une partie de son trajet, même lorsqu'il sera devenu le "car".


Pour rester à l'époque de notre "roulet", il faisait parfois le grand tour par la Vallée et le Hameau de Dardennes, sinon, il attaquait bravement et en première la montée vers le Revest. Son courageux moteur donnait toute la puissance pour permettre au lourd véhicule d'aller nettement plus vite qu'un piéton. On attendait le grand tournant de la "Maison Rose" -propriété de la famille Bouisson- pour apercevoir au loin et au milieu de ses collines le village qu'on avait annoncé à ceux qui venaient au Revest pour la première fois. On ne manquait jamais alors de leur montrer le grand tournant peu protégé de la Salvatte en expliquant le danger lorsqu'au retour l'autobus, dont le rayon de braquage obligeait à plusieurs manœuvres, devait passer par le Hameau de Dardennes. Pendant ce temps, le village avait disparu pour apparaître un long moment plus tard, tout proche, à l'avant-dernier détour de la route. Les mêmes déjà vieux platanes bordaient l'Avenue des Poilus tandis que l'arrivée sur la place du village pendant la belle saison marquait un petit événement probablement comme autrefois à l'époque des diligences.


Le voyage était terminé. Aujourd'hui, arrêtés par les feux rouges dont on ne soupçonnait pas qu'il pût en exister, immobilisés dans des embouteillages qu'il ne venait pas à l'esprit d'imaginer, on peut se demander si le bon vieux 'roulet" mettait vraiment plus de temps pour amener ses voyageurs de Toulon au Revest. Ce qui est certain, en revanche, c'est que personne ne se plaignait puisqu'il n'était pas possible de faire mieux.



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