☨ La Résistance sous l'occupation allemande - La mine de bauxite du Revest a évité le S.T.O., par Jacques Mouttet


J’étais en faculté d’Aix lorsque j’ai vu pour la première fois des soldats allemands : c’étaient des motards, ils étaient au bas du Cours Mirabeau. Ça m’a donné un choc, je suis rentré immédiatement à la maison. C’était une impression très désagréable. Je suis resté ici sans bouger. Je me suis contenté de faire de la « résistance très passive », c’est-à-dire que le jour où j’ai reçu mon papier qui disait « Prenez votre cuillère à pot » (c’était la première fois que je voyais cette expression), avec un rendez-vous à la gare pour partir en Allemagne, je me suis débrouillé pour m’inscrire à la mine au Revest.


Attestation Jacques Mouttet inscrit à la Mine de Bauxite


Le comble ! C’est un collaborateur notoire (de Toulon) qui m’avait dit que je devais partir en Allemagne et qui me conseilla de me camoufler.  


Á la mine, au début, personne n’y allait. L’Électro-Chimie a fait œuvre de puissance de bienveillance, car je n’étais pas le seul.


Et puis un jour, je pense qu’il y a eu délation, Monsieur Bertin qui était ingénieur des Mines m’a dit qu’il fallait venir. Au début, je travaillais dans les bureaux. Mais un lundi, ils m’ont dit : « Cette fois-ci, il faut descendre parce que la Gestapo est venue dimanche et j’ai été obligé de jurer que vous étiez un bon mineur, un des meilleurs ». Il y avait pas mal de monde dans cette mine. Les deux tiers étaient des prisonniers rapatriés, les autres des gens comme moi, des « camouflés ». Quarante personnes dont la moitié en surnombre.


On avait des rations spéciales comme mineurs de fond. On avait des quantités industrielles de pain, de viande, de beurre. Le Revest a bénéficié indirectement de cela car, avec ceux qui comme moi étaient dans cette mine pour échapper au S.T.O. en Allemagne, il y avait de « vrais » mineurs de fond comme Doussaint et Orlovic. Les professionnels étaient quatre ou cinq. Ces rations étaient envoyées par le gouvernement français.


Malgré cela, malgré les avantages que nous tirions de nos récoltes, malgré les échanges que nous faisions, malgré tous ces privilèges, mon père a maigri de 27 kg. Il prétend que cela lui a sauvé la vie car il était plutôt fort !


Les organisations de résistants que je connaissais, c’étaient Camolli, des scouts et l’amiral Baudoin qui était dans le secteur de la Valette. C’était un des rares marins qui avait fait un choix. Il formait les types pour l’avenir. J’ai connu Camolli avant la guerre. Il a toujours été enthousiaste. En 1936, lors de la création des faucons rouges, il se démenait. Il sacrifiait ses loisirs pour s’occuper des enfants des autres. Ce n’étaient pas mes idées, mais il faut reconnaître son engagement. Dans la résistance, il a agi sur le plan local et cela a été reconnu sur le plan national entre autres par le général de Gaulle.


Un groupe d’Allemands se tenait dans le village, près de la mairie, dans la campagne David, là où se construit les immeubles. Ces Allemands n’étaient pas embêtants comme occupants, c’étaient des territoriaux plutôt « tranquilles ». Mais malgré leur passivité, ils se sont défendus au moment du débarquement. Un dimanche matin, alors que je partais à la messe vers 9h15, aux deux cyprès, j’ai vu descendre les premiers tirailleurs : c’était la section Serette, à l’époque aspirant. Ils allaient vers le village, conduit par René Poch. Ils ont tourné à gauche, vers l’église. Il y eut alors des échanges de coups de feu avec les Allemands. La seule victime fut la belle-mère de France, Madame Laure, victime d’un arrêt cardiaque. Les Allemands faits prisonniers n’ont subi aucune réaction de la population revestoise qui, elle, était plutôt à la joie.


La section Serette a continué dans la vallée. Dans l’après-midi, le colonel de Linarès a installé son poste de commandement dans notre maison. Il y est resté au moins quatre ou cinq jours, avec le commandant Sauvagnac et d’autres. C’est ici qu’est venu nous rejoindre le général de Lattre de Tassigny. Nous l’attendions vers 13h pour le repas. Devant son retard, mon père prit la décision de se mettre à table sans lui. Le colonel de Linarès invoquant le caractère difficile du général insista pour l’attendre. Mon père se mit à table, suivi de tout le monde. Vers 17h, le général arriva : mon père fit remarquer au colonel de Linarès que si nous avions attendu, nous serions encore à jeun. Nous avons veillé sur la terrasse, puis le général est parti pendant la nuit.


Le 23 août, je me suis engagé et je suis allé vers Marseille où il y avait des combats très rudes, auxquels je n’ai pas participé. J’étais engagé dans le bataillon des Tirailleurs. Je suis resté avec eux jusqu’à Stuttgart, donc après l’armistice. J’avais trouvé une solution assez agréable : j’étais au groupe Franc. C’était bien parce qu’on était tranquille, on était à peu près sûr d’avoir un toit tous les soirs, sauf quand on était en mouvement. C’étaient des gens qui avaient une mauvaise réputation mais surfaite. Ils étaient toujours dans le P.C. du colonel. On partait en patrouille la nuit, on faisait des coups de main, on n’était jamais à la même place. C’était relativement confortable puisqu’on dormait très souvent dans un lit, cela transcendait la vie. C’était une guerre plus intense sur une courte durée. Notre réputation venait de nombreux soldats qui étaient des maquereaux, des voyous. On nous a appelés « les trente salopards ». Mais enfin, cela était du folklore.


En décembre 1944, je suis revenu au Revest car j’ai été blessé par un coup de pas de chance. Je me suis retrouvé sur la trajectoire d’une ligne d’obus. On partait pour un coup de main relativement sérieux et on avait trois petits chars avec nous, pour aller libérer une ville des Vosges. Malheureusement le bruit des chars a attiré sur nous une dégelée d’obus. Tout mon groupe a été anéanti (tués ou blessés), c’était tout le 1er groupe du groupe Franc.


Étant étudiant, j’ai pu être démobilisé très rapidement grâce à un décret qui permettait aux étudiants de retourner à leurs études.

Sources : Bulletin des Amis du Vieux Revest, n°20 d’août 1994


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