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💬 Les Revestois racontent - C'était l'été de mes 18 ans (1944), Alberte Blanc



Source :  Alberte Blanc, publié par La veillée des Chaumières en 2009

 

                L’été est là, et nous revoilà dans notre maison de campagne, non pas vacanciers, mais en réfugiés.

 

Notre ville est en grande partie détruite. Le 3 juillet, nous avons entendu la sirène annonçant une alerte aérienne sur la ville.

 

                Parfois, au loin, nous entendons comme des tirs d’artillerie lourde dans le ciel : des avions se donnent la chasse. Alors nous rentrons précipitamment dans la maison, par crainte des éclats d’obus. Avec le beau temps chaud et sec, les citadins ont préféré fuir la ville et vivre dehors, dans les collines, dormant à la belle étoile. Le matin, ils descendent au village faire provision d’eau potable et de quelques victuailles. D’ailleurs, on se demande comment se porte toute cette population et nous-mêmes arrivons encore à nous alimenter et à survivre. Chez nous, nous avons encore notre lapin dominical. Aussi, dans le clapier, le samedi soir, c’est l’angoisse…

 

Dans la semaine, maman, ma sœur et moi, partons plusieurs fois dans la colline « faire de l’herbe ». Il faut bien qu’elles mangent, ces petites bêtes, si nous voulons les manger…

 

Moi, depuis début juin, je suis occupée toute la semaine au service ravitaillement de la mairie. C’est qu’ayant atteint mes 18 ans, le S.T.O me guettait.

Alors, grâce à la compréhension du maire, j’émarge bénévolement sur les listes du personnel communal. Je distribue les cartes d’alimentation.

 

Depuis que, le 15 août au matin, la radio nous apprit le débarquement, pas bien loin de chez nous, l’attente des prochains événements nous angoisse : toutes les suppositions sont émises. Mais la vie continue, vaille que vaille.

 

Ainsi, ce dimanche matin, ma mère se dirige vers la place du village où s’est installé un petit producteur de fruits et légumes. Une file d’attente s’est formée devant son éventaire et même deux vétérans allemands (seule troupe d’occupation dans le patelin) attendent leur tour pour être servis. Je vois mon père qui discute avec ses vieux copains et moi, je me rends à la mairie pour aider le personnel communal à distribuer à la population de la fécule de pomme de terre, à raison d’un kilo par famille. Le garde champêtre l’a bien claironné hier soir. D’ailleurs, à cet effet, j’ai rapporté de la maison un sac de toile blanche pour mettre la ration de fécule à laquelle ma famille a droit.

 

                Lorsque j’arrive, vers les dix heures, beaucoup de ménagères attendent déjà l’ouverture des portes de la mairie. Employés municipaux et bénévoles sont vite à leur poste, les uns sont aux balances, moi, je donne des coups de tampon. Et puis, tout à coup, une fusillade éclate à l’entrée du village.

 

                Ça siffle de partout, c’est l’affolement général. Sur la place, les gens s’éparpillent pour se mettre à l’abri dans la mairie. Le chef nous crie : « Éloignez-vous des fenêtres, couchez-vous. Filez dans la cour de l’école ! » je me retrouve à quatre pattes dans la cantine scolaire, coincée entre deux grosses dames, bien rembourrées, qui peuvent me protéger, le cas échéant…

 

                Par moments, la fusillade semble s’arrêter et reprend de plus belle dans un autre coin du village. Et ça dure, ça dure …

 

Tout le monde pense à une incursion allemande en représailles de faits de résistance.

Aussi, la trentaine que nous sommes dans cette salle n’est pas rassurée du tout. Enfin, les tirs se font sporadiques et tout se tait.

 

                On se regarde, on n’ose pas bouger, ni mettre le nez dehors. Et voilà qu’à travers la porte vitrée de la cantine, nous voyons au milieu de la cour un militaire casqué, en tenue de camouflage, poussiéreux, l’arme à la bretelle. Il a l’air de chercher quelque chose. Il nous aperçoit, vient vers nous, débonnaire. Nous sommes « cloués » de peur.

 

                Il nous demande : « Savez-vous où je peux trouver de l’eau ? »

 

          - Mais il parle français !!! Vous êtes français ? lui demandons-nous.

          - Eh oui !

          - Alors, c’est vous qui tirez depuis bientôt deux heures ? Et par où êtes-vous arrivé ?

          - Par les collines, et ce sont seulement les deux militaires allemands qui nous ont mis en joue                        lorsqu’ils ont vu apparaître la première Jeep. Ils ont été tués sur le coup, et c’est à ce                                       moment-là que la fusillade a commencé. On supposait qu’il y en avait d’autres dans le village.

 

La surprise et la peur firent place à une joie débordante. Ce brave soldat a dû subir les embrassades de tout le groupe avant de pouvoir se désaltérer. Et aussitôt, quelqu’un a pensé : « Mais alors…. Nous sommes Libres ? Nous pouvons sortir ? » ; C’est ce que nous avons fait, ainsi que tous les villageois, claquemurés dans leurs abris.

 

                Pour ma part, avant de quitter la mairie pour m’en retourner chez moi, je suis quand même allée chercher le sac de toile contenant la ration familiale de fécule de pomme de terre, que j’avais mis de côté avant que ne débute la fusillade. Que voulez-vous, l’estomac ne perd pas ses droits… En temps de guerre, encore moins !

 

Mes parents, eux, avaient vécu la libération un peu autrement. Aux premiers coups de feu, ils avaient couru vers la maison pour se mettre à l’abri et faire rentrer les grands-mères qui, insouciantes du danger, continuaient à s’affairer à la préparation du repas, bien installées à la fraîcheur de notre tonnelle.

 

Quand mes parents eurent rassemblé toute la famille dans la maison, clos porte et volets, ils commencèrent à invoquer tous les saints de leur connaissance pour leur demander de me protéger car, pour la première fois de leur vie, leur « petite » n’était pas avec eux. Mais notre mémé, qui ne tenait jamais en place, s’était mise à activer le feu pour faire cuire l’hôte du clapier.

 

          - Maman, lui criait mon père, ne reste pas devant la fenêtre, des balles peuvent traverser les volets.

          - Tu ne voudrais pas, lui répondit-elle, que je fasse « attraper » le civet, tout de même…

 

Et entre deux rafales, elle allait « gangasser » le poêlon sur la cuisinière et remuer la sauce avec la cuillère en bois. Et puis, dans le village, tout s’est tu. Mon père, s’approchant de la fenêtre, eut la surprise de voir des militaires assis par terre devant chez nous. Il ne reconnut ni leur uniforme, ni leur langage : ce n’était pas de l’allemand, ni de l’anglais, encore moins du français, bien sûr, puisque nous étions libérés par un régiment de tirailleurs algériens…

 

Alors, rassuré, mon père ouvrit en grand la fenêtre et il fut face à face avec nos libérateurs qui lui donnèrent toutes les explications. Pour ces braves jeunes hommes, c’était toujours la même demande : « Pouvez-vous nous donner de l’eau, non, pas de vin, de l’eau seulement, et des fruits frais. Vous en avez ? »

 

Dès qu’elle fut revenue de ses émotions, ma mère pris le chemin de la mairie pour s’en aller à ma recherche. Presque aussitôt, elle me vit au bout de la rue. » La petite est là ! » cria-t-elle. Et voyant le sac de toile blanche sur mon bras, elle s’écria encore plus fort : « La petite est là, mais elle est blessée ! »

 

                Et moi, l’entendant, j’empoignai mon sac de fécule à bout de bras : « Mais non, lui ai-je répondu, c’est …la …fé…cu…le… »

 

                Aujourd’hui, 20 août 2009, là-haut, au village, ils ont dû commémorer le jour de la Libération.

 

Cela fait soixante-cinq ans. J’aurais aimé remonter, encore une fois, de la rue de la mairie à la maison, non pas avec le sac de fécule à bout de bras, mais en m’appuyant sur ma canne. Malgré tout, ce fut l’été de mes 18 ans… Si vous voulez en savoir plus, mon village est Le Revest les Eaux, situé à 7 km de Toulon.

 

                Il fut le premier libéré de l’aire toulonnaise. Il fallut cinq jours à nos troupes pour reprendre Toulon, maison par maison, rue par rue, aux Allemands. Les combats furent très meurtriers. C’est tous les 25 août que Toulon fête sa libération.

 


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