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👥 Destins revestois - Fine par Lucien Mingeaud - 1979



Je ne l'avais jamais vue ; pourtant les descriptions concordantes et complémentaires, que l'on m'avait faites sur sa personne, ne pouvaient que me conforter dans ma conviction : c'était bien FINE la bergère qui descendait à tombeau ouvert depuis son château de TOURRIS vers LA VALETTE, chevauchant, telle une amazone d'un autre temps, un vélomoteur sans âge qu'elle semblait maîtriser avec difficulté, préoccupée semblait- il, de conserver un équilibre précaire pour peu que l'on s'attarde quelques instants sur cette véritable symbiose d'une figure de proue, burinée par le grand large, et d'un rejeton pétaradant de l' antique vélocipède, amalgame digne de figurer en bonne place au Centre d'Art et de Culture de BEAUBOURG. 
 
Elle, toute menue, tête échevelée, visage ratatiné, les yeux rivés sur la roue avant de son engin, scrutant au plus près le ruban tortueux de la route en terre battue, dangereusement hérissée de pierres, le buste droit comme une asperge, les bras arqués semblables à des pattes de tourteau, les mains cachées par les manches trop longues d'une veste-treillis rescapée des surplus de l'Armée, la selle de la motocyclette prise en sandwich par deux fesses rebondies, seuls indices apparents de sa féminité, bien soulignées par la couture de l' entre-jambe d'un pantalon d'homme, bleu délavé, grande taille, flottant autour de ses jambes en forme de parenthèse largement ouverte, les pieds en angle droit, reposant sur les pédales par les seules extrémités des talons de ses bottes de caoutchouc noir crottées du fumier de ses bêtes. 
 
Lui, le vélomoteur, portait outre les signes évidents d'un vieillissement prématuré, conséquence d'un entretien douteux, les marques dégradantes de chutes multiples : roues voilées, de diamètres différents, toutes deux semblant avoir une préférence marquée pour le huit plutôt que pour le zéro, rayons manquants, guidon de guingois, selle invisible pour les raisons déjà citées, porte-bagages avachi, chaîne grinçante assoiffée d'huile, pneumatiques variqueux aux chambres à air hernieuses dont les boursouflures, saillantes par endroits, ressemblaient à des truffes, le moteur deux-temps, prenant le sien, atteint qu'il était d'asthme chronique, suffocant entre deux pétarades lâchées comme à regret par un tuyau d'échappement crevé à mi-longueur, prêt à rendre l'âme. 
 
Elle ignora mon salut et continua, imperturbable, à dévaler la pente, fière comme Artaban. 
 
Je la revis le lendemain, sur les coups de midi, à l'auberge St-Jean, alors qu'attablés autour d'une table bancale, recouverte d'une toile cirée douteuse, zébrée de vergetures, nous disputions chacune de nos bouchées à une multitude de mouches et de guêpes bourdonnantes, excitées par l'orage de chaleur qui menaçait depuis le matin. 
 
Le "Gaulois", homme-tronc derrière son comptoir crasseux taraudé par les vers, racontait à quelques chasseurs de ses amis, ses éternelles histoires abracadabrantes que nous connaissions par cœur mais que nous écoutions toujours avec attention dans l'espoir, rarement déçu, de variantes aussi "sottes que grenues" disait-il sérieusement, persuadé de parler un français châtié. 
 
Elle était entrée presque timidement, comme gênée d'être, devant des étrangers, la seule femme, quoique habillée en homme, parmi la clientèle de l'auberge. Après avoir lancé d'une voix bissexuée un : "Salut, la compagnie !" elle s'accouda au comptoir, s'empara du verre à pied dans lequel le tenancier avait, comme d'habitude, servi un pastis bien tassé, qu'elle savoura aussitôt à petites gorgées, semblant toujours nous ignorer. 
 
C'est alors que, théâtral, nous désignant d'un index bouffi à l'ongle dénonciateur, l'aubergiste tonna : - FINE, tu voulais connaître les gens de la Marine ?... Tu es servie ! Je te les présente ! 
 
Elle tourna lentement la tête dans notre direction et fit en sorte de paraître stupéfaite de nous découvrir là, comme si nous étions un "rodou de safranés ", gros comme des ombrelles, qui auraient poussés à la mi-juillet en plein milieu de la place de la Liberté de TOULON. 
 
Nos deux regards se croisèrent. Dès cet instant je fus persuadé que nous serions amis. Je remarquais toutefois dans ses yeux couleur noisette, seules touches de douceur presque incongrues sur ce visage dur, malheureusement soulignés par deux lignes de cils rares et étriqués, piqués sur des paupières atteintes de blépharite, poindre un soupçon d'inquiétude, de malaise, certainement le reflet de la crainte qu'ont toutes les femmes, dans certaines circonstances, de ne pas paraître à leur avantage. 
 
Ainsi, quoique sexagénaire et malgré son physique ingrat, marqué par la rude vie de femme-homme des bois, l'atavisme avait brusquement resurgi en elle, à son insu. En cette brève minute de coquetterie bien féminine, EVE se retrouvait en FINE. Ces réactions dénotaient l'existence, soigneusement cachée, de sentiments nobles et profonds, qu'elle refoulait inconsciemment parce que naturellement incompatibles avec sa vie d'ermite qu'elle avait délibérément choisie, pour se mieux défendre des attaques sournoises d'un monde qui lui faisait peur. 
 
 
Je pris l'initiative d'entamer la conversation sur un ton enjoué : 
- Bonjour, Madame FINE ! Heureux de vous connaître ! On m'a tant parlé de vous que … 
Elle m'interrompit d'un geste large de la main, comme si elle chassait une mouche tenace : 
- ... En mal, certainement ! Mais ça me laisse froide ... qui parle derrière mon dos ... parle à mon C... ! 
 
D'emblée le ton était donné. 
 
L'incongruité du vocabulaire, délibérément utilisée, la rassura. Elle marquait ainsi à nouveau après, un moment de faiblesse, sa volonté de ne pas tomber désormais dans les pièges de la sentimentalité, de la sensiblerie et des bonnes manières, contraires à son image de marque, carapace dont elle s'enveloppait par nécessité certes, mais aussi presque par vice sinon par volupté. 
 
- Détrompez-vous, Madame FINE ! J'aime bien me faire mon opinion sur les personnes, tout seul ! Je suis comme St-THOMAS ! 
 
Rassurée, elle me dit alors, après une courte hésitation : 
- Si vous dites vrai ... je crois que nous nous entendrons ... venez me voir un de ces quatre matins ... au château ... ça me fera plaisir ... nous causerons ... mais faites attention aux chiens ... ils ne vous connaissent pas encore … et ils mordent volontiers. 
 
Dieu seul sait si, intérieurement, elle n'avait pas ajouté : comme moi ! 
 
- Au fait, Madame FINE, je me suis laissé dire que vous alliez toujours faire paître vos brebis sur les terrains de la Marine ! 
- MOI ! … Il y a belle lurette que je n’y vais plus. Celui qui vous a dit ça ... c'est un sacré menteur qui n'oserait pas le répéter devant moi ! 
 
Puis, fixant l'aubergiste d'un regard outragé : 
 - Où et quand tu m'as vue, "dans la Marine" ? 
 
J'intervins, afin d'éviter une empoignade: 
 
- À la "Mort de Gauthier" ... du côté de VALAURY ... vous savez bien ... là ou se trouvent les cerisiers ! À ce sujet, on m'a dit aussi que les premières devaient être mûres! 
- Té !... Vous voyez qu'on vous a raconté des mensonges !.., parce que à la « Mort de Gauthier » ... à cette époque ... à peine si elles commencent à changer de couleur ! 
 
Elle vida son deuxième verre de pastis, alluma un mégot qu'elle portait sur une oreille que cachait jusque-là un béret basque amidonné par la crasse et la sueur, lança un "Au revoir la compagnie !" en exhalant la fumée de sa Gauloise et s'en retourna rejoindre ses brebis et ses chèvres, qu'elle avait confiées à la garde de deux chiens efflanqués, laissant derrière elle l'odeur caractéristique du bélier et du bouc en rut dont s'imprégnèrent, à notre grand dam, les fraises au vin de notre dessert, servi entre temps. 
 
À peine avait-elle refermé la porte que le Gaulois s'exclama, éberlué, les deux poings sur les hanches : 
- J’en reviens pas ! Elle ment comme elle respire ! Et puis ... vous inviter au château ! Vous pouvez vous vanter d'être le premier depuis longtemps ! Moi, qui suis son voisin d'avant-guerre, si j'ai quelques fois mis les pieds dans sa propriété ... c'est toujours en cachette! Vous savez ... elle tire à vue ... et quelquefois même sans rien voir !... et un hammerless calibre 12 avé des cartouches chargées de chevrotines ... ça ne pardonne pas ! 
 
Il marqua une pose, le temps de se servir un petit verre de vin de Mauvanne et de le déguster comme si c'était le premier de la journée. Il s'essuya les moustaches et reprit : 
- Quant à ses chiens ... laissez moi rire ... elle exagère un peu !... ils sont tellement trouillards ... qu'ils ont peur des sauterelles ! - Tenez !, je vais vous en raconter une ... vraie celle-là !... vous pouvez me croire ! - Vous connaissez le "ANGORA" ? … Celui qui travaille à FORMETAL ... l'entreprise de récupération des munitions, installée un peu plus loin ... sur la route des carrières ? 
- Non ! 
- Mais si ! Vous l'avez vu pas plus tard qu' hier ... à midi ... déjà à moitié " empégué " ! ... il venait chercher deux canettes de bière ... c'est un ancien de la Légion ! 
- Vous voulez dire le HONGROIS ? 
- Oui ... le "ANGORA" ! 
 
J'arrêtais là ce langage de sourds. 
 
- Eh bien ? 
- Il y a quelques mois - il pouvait être neuf heures du soir - il est passé au bar, un peu avant l'heure de la fermeture. Quand je l'ai vu, j'en suis resté baba ! Je lui ai dit : Où tu vas comme ça, à cette heure, tiré à quatre épingles 
... à un mariage ? Vous savez ce qu'il m'a répondu ? 
- Non ! 
- J'en étais sûr ! Il m'a dit : où vous voyez les quatre épingles ? À la Légion, on sait coudre ! D'ailleurs mon costume n'a pas besoin d'épingles ... il est neuf ... je l'ai acheté la semaine dernière chez SIGRAND à TOULON ... Je l'étrenne ce soir !... J'ai touché ma pension de la Légion et ma paye de FORMETAL ... un beau paquet ! ... Aussi je vais me payer un dégagement du tonnerre à CHICAGO ! 
- C'est ce qu'il a fait, le bougre ! Croyez- moi, il s'en est payé des choses et des machins ... en long ... en large ... et en travers ... une bamboula ... je vous en dis pas plus! Sur les coups de quatre heures du matin, il est monté à pieds depuis LA VALETTE jusqu'ici. Il pleuvait comme vache qui pisse. En arrivant à TOURRIS ... un peu la nuit ... un peu la pluie ... un peu le sommeil ... et beaucoup sa "cuite" ... il a perdu la boussole, s'est trompé de chemin ... et s'est trouvé dans la cour du château ... chez FINE ! 
 
Nouvelle pose, nouveau verre de vin, nouvelle dégustation. Le Gaulois reprit: 
- Là, vous savez ce qu'il a fait ? Je vous le donne en mille ! Il s'est approché du cadre qui sert de niche aux: chiens, il les a fait sortir sous Ia pluie et s'est couché à l'intérieur, bien au chaud et à l'abri, sur la paille pleine de puces, au milieu des restants d'omoplates, de côtes et de tibias, « ruigués 
» depuis l'an « pebre » par ses deux « fauves » ... qu'elle dit ... laissez moi rire ! Quand FINE, au lever du soleil, a vu le tableau ... mettez vous à sa place ! ... ça lui a fait comme un coup au cœur ! Pensez donc ... ses deux chiens tirant sur leur chaîne à en faire péter les maillons, trempés jusqu'aux os, claquant des dents, les pauvres ! ... qu'on aurait dit les castagnettes d'un flamenco, et puis - un comble ! Une paire de godasses vernies avé des chaussettes noires, qui dépassaient de la niche ! Peuchère ?... c'étaient certainement les premières qu'elle voyait de sa vie ! Son sang, alors, ne lui a fait qu'un tour ! Rouge de colère, elle a retiré sa ceinture et s'est mise à leur taper sur " l'esquigne " de toute ses forces ... si fort qu'elle ne s'est même pas rendue compte que pendant ce temps son pantalon était tombé sur ses chevilles. Ils s'en souviendront longtemps ... ses chiens ... de la "rouste"... et encore plus de l'arrière-train de leur patronne ! D'ici, on les entendait hurler à un point que ça nous "fendait l'Âme " ! D'ailleurs, depuis ce jour, il n'y a plus un seul renard dans le coin, ils sont tous partis sans demander leur reste … en ce moment ils doivent se trouver du côté des MOURRAS. 
 
- Et le Hongrois, dans cette affaire ? 
- Le "ANGORA" ? ... il a terminé son roupillon, comme si de rien n'était. Quand on lui a dit ce qui s'était passé ... il nous a traités de menteurs. Pourtant... que demain je ne vois plus le jour si je vous ai raconté un mensonge ! 
 
Alors, vous voyez !... ses chiens !... laissez moi rigoler ! 
 
Ce qu'il fit séance tenante, crescendo, sans ménagement, à en faire vibrer les verres … s'ils avaient été de cristal ! 
 
Puis, reprenant son sérieux : 
- Tenez … je vais vous en raconter une autre … une vraie aussi … ça sera pas long ! À côté du " cochonnier ", en bordure du chemin qui conduit chez FINE, il y a la carcasse de mon ancien camion ... qui prend la rouille depuis mon accident … il y aura juste quinze ans aux prochaines figues. J'y fais coucher un de mes chiens ... « TAISEZ- VOUS » ! 
- Mais ... je n'ai rien dit ! 
- Je sais bien ! aussi ce n'est pas à vous que je le disais ! ... « TAISEZ-VOUS » ... c'est le nom du chien !... je l'ai baptisé ainsi parce que tout petit il n'arrêtait pas de me « gonfler » les oreilles ! Attention ... lui, c’est pas un rigolo !... il sait ... lui !... que les dents ça sert aussi pour mordre ! C'est pourquoi je l'attache toujours "court" pour ne pas avoir des histoires avec les gens qui passent sur le chemin. Figurez-vous qu'un beau jour une idée m'est passée par la tête ... comme ça ! Je me suis dit : Voilà plus d'une semaine ... que les moutons de FINE m'ont « bouffé » la moitié de mes artichauts ... des "mouré de gat" magnifiques !... comme on n'en fait plus ! ... et que même si on lui mettait la tête sur le billot ... elle continuerait à dire que c'est pas vrai et que je suis un menteur ... MOI !... un menteur !... je vais lui montrer qui je suis, et qu'elle a tort de me prendre pour un autre ! D'habitude, lorsque FINE passe devant son chien elle sait qu'elle ne risque rien ... la chaîne est trop courte ... et mon chien, chaque fois, reste sur sa faim, pendant que FINE semble se foutre de lui et fait tourner son moteur à plein tube ... exprès ... pour mettre « TAISEZ-VOUS » en rage . 
- À la hauteur de la niche, « TAISEZ- V0US », comme à son habitude, n'a fait qu'un bond, toujours sans espoir de se faire les dents ... et de régler ses comptes. À son grand étonnement ... et encore plus à celui de FINE, la chaîne, que j'avais rallongée de quelques 5 mètres, ne l'arrêtait plus - et pour cause - dans son élan ... et le voilà "en travers" du cadre du vélomoteur ... transformé en tandem ... et FINE, surprise, qui avait perdu les pédales ... les jambes en l'air ... la « tête première » ... dans les rangées d'artichauts ... où je l’ai laissée assez longtemps pour qu'elle puisse en compter les pieds ! 
 
Cet "accident" expliquait, en partie, l'état déplorable de l'engin à deux roues. 
 
Depuis l'invitation de FINE, plusieurs jours s'étaient écoulés. J'estimais qu'il ne fallait plus reporter ma visite si je ne voulais pas courir le risque de l'indisposer et de la faire revenir irrémédiablement sur ses bienveillantes dispositions à mon égard. 
 
Le chemin de charretiers qui conduisait au « château » était, au plus gros de la chaleur de ce mois de Juin, un véritable tunnel d'ombres rafraîchissantes, façonné au fil des années, parmi les enchevêtrements des frondaisons et basses branches de chênes centenaires et autres essences odorantes, si entremêlées et touffues que seuls quelques rayons de soleil parvenaient à transpercer l'épaisse voûte sylvestre et à tacheter, parcimonieusement, le sol de rares et pâles spots, instables et intermittents, contres d'activités désordonnées et effrénées d'une multitude d'insectes bourdonnantes atteints, semblait-il, de la danse de St-Guy. 
 
J'appréciais pleinement ces instants merveilleux, bucoliques à souhait, dignes du Romantisme triomphant mais, anticipant sur notre imminente rencontre, je m'efforçais de me mettre en condition, de fignoler les attitudes, peaufiner les questions et les réponses possibles, d'un dialogue incertain et dont l'issue heureuse me semblait problématique. Une véritable gageure ! 
 
C'est elle qui, surgissant je ne sais d'où, marqua le premier point en coupant court au déroulement de -ces réflexions. 
 
- Té ... vous vous êtes enfin décidé ?... vous pouvez avancer ... mais attention aux chiens ! 
 
Quoique pleinement rassuré sur le comportement réel de ses cerbères, j'adoptais aussitôt, pour lui être agréable et entrer dans son jeu, l'attitude du visiteur apeuré qui se tient sur ses gardes et qui n'a qu'une envie ... celle de s'en aller au plus vite. 
 
Elle s'en aperçu et me lit, se voulant rassurante : 
- N'ayez pas peur ... moi présente ... ils ne vous feront pas de mal ! 
 
J'avançais timidement, serrant les fesses malgré moi, ayant hâte d'être définitivement fixé sur leur comportement à mon égard. 
 
- Bonjour, madame FINE, vous allez bien, depuis la dernière fois ? 
- Comme vous le voyez ! ... avec quelques jours de plus sur « l'esquigne » et deux brebis de moins dans la bergerie ! - Vous avez eu des brebis malades ? - Qué, malades ! ... elles m'ont été égorgées par les chiens ... pas les miens ... pensez donc, ils les ont vues naître ! ... mais des chiens étrangers, venus de la RIPELLE ... des bêtes hautes comme ça ! ... on dirait des ânes ! ... une de ces nuits ... ils passeront un mauvais quart d'heure ! 
 
Elle tapa sur la crosse de son fusil à deux coups, qu'elle portait pendu à l'épaule par une corde effilochée et cria, menaçante, à la cantonade : - Il leur faudra un sacré estomac ... pour digérer ce que je leur réserve à ces salopards ... comme pastillés « VICHY » ... ils seront servis ! 
- Mais je parle ... je parle ! ... suivez-moi ... on va prendre quelque chose de frais ... et dire qu'en ce moment ils sont deux ou trois ... à tourner autour de la lune ... AVEC CETTE CHALEUR !! ... il faut qu'ils en aient une sacrée couche !! … c'est le monde renversé !! 

 
Je la suivis, m'efforçant, sans succès, d'éviter par des slaloms inefficaces les crottes de brebis et de chèvres qui jonchaient le sol. 
 
- Je vois que vous lisez les journaux ! 
- Vous savez ... je sais lire, moi aussi !... mais quelquefois il m'arrive de le regretter ... tant ils écrivent de C...! 
 
Le « château » se résumait en vestiges de ce qu'avait été une grande maison de maîtres : une construction imposante par ses proportions, à l'architecture sobre, bien équilibrée, ne manquant pas d'élégance - la vraie, celle qui passe inaperçue - parfaitement intégrée dans son environnement ! 
 
Jouxtant le corps principal, une petite chapelle, transformée en pigeonnier depuis des décades : toit de tuiles rondes éventré, murs de pierres décrépis, lézardés en tous sens comme si de grands coups de cimeterres s'étaient acharnes sur cet humble symbole de la chrétienté, envahie de ronces inexpugnables aux mûres noires couleur anthracite, d'herbes folles, d'araignées à l'affût sur leurs toiles et de geckos immobiles, semblant dormir au soleil mais prompts comme l'éclair au passage de l'insecte imprudent. 
 
À quelques mètres de là, les dépendances, dans le même état de délabrement et d'abandon, étaient sans aucun doute à usage de bergerie. Les bêlements qui s'y faisaient entendre le confirmaient, de même que le tas de fumier malodorant, pris d'assaut par une "cordée" d'une douzaine de poules bigarrées, sous la surveillance débonnaire d'un vieux coq à demi déplumé, avachi, à la crête pendante, certainement sur le retour d'âge. 
 
Semblant deviner ma pensée elle me dit : 
- Il est comme moi ... il y a belle lurette ... qu'il pense plus à la bagatelle ! Mais c'est un ami ... je le laisse partir de sa belle mort ! 
- Vous n'avez pas peur ... toute seule ... dans cette grande maison ? 
- Peur moi ! ... Vous ne m'avez pas regardée ! Tenez, pas plus tard que la semaine dernière, à la tombée de la nuit, je terminais de donner à manger à mes bêtes, lorsque je vois arriver un type que j'avais jamais vu, une tête pas très catholique ! Vous auriez fait quoi ... à ma place ? 
- Je lui aurais sans doute demandé ce qu'il voulait ! 
- Pardi ... j'en étais sûre que vous diriez cela !... c'est justement ce qu'il ne faut pas faire avé quelqu'un qui a peut-être des idées « derrière la tête » ! 
- Alors qu'avez-vous fait ? 
- Ce que j'ai fait ? ... je lui ai "couru derrière" en lui lançant sur « l'esquigne » des « massacans » gros comme mon poing. Je lui ai fait sauter toutes les « restanques » de TOURRIS !... une fois en montant ... une autre fois en descendant ! Il fallait l'entendre gueuler ... on aurait dit un chat qu'on « espillait vivant » ... c'est pas demain qu'il reviendra me demander l'heure ! ... en ce moment, il doit être en train de compter ses « bleus » devant son armoire à glace. 
- Vous n'avez pas peur qu'il porte plainte pour coups et blessures ? 
- Et alors :... il peut rien prouver !... il n'y avait pas de témoin !... pour moi il est tombé dans ses escaliers ! 
 
Elle me fit traverser une cour au sol revêtu de dalles grossièrement équarries, ouvrit à l'aide d'une grosse clé, digne du trousseau de St-Pierre, une porte massive qui aurait pu être une porte de prison, souleva un rideau fait de deux sacs de jute cousus bord à lord puis, entrouvrant un petit « fenestron » pour donner du jour : 
- Ça y est ! ... nous y sommes !... entrez, faites comme chez vous ! 
 
Saisi d'étonnement, je marquais un temps d'arrêt dans l'encadrement de la porte, sur l'unique marche de pierre, creusée en son milieu par l'usure, pris en sandwich, par la chaleur du dehors et la fraîcheur bienfaisante de la pièce. Dans le clair-obscur on devinait une grande salle, des murs jadis peints à la chaux, un plafond lambourde encrassé par les fumées, festonné de toiles d'araignées sédentaires et poussiéreuses, un sol aux tomettes branlantes sous les pas, telles les touches d'un xylophone hors du commun. 
 
Dans un angle, une immense cheminée provençale, coiffée d'une monumentale hotte, ceinturée d'une étroite étagère encombrée, outre de deux ou trois lampes à pétrole, d'une ribambelle de pots en porcelaine dépareillés, aux couvercles absents, vides de tous épiées, café, farine et autres ingrédients, pour lesquels ils étaient destinés. 
 
Dans le prolongement de la cheminée, la « pile », évier massif entièrement taillé dans la pierre de TOURRIS, envahi de casseroles et autres ustensiles de cuisine, mêlés dans un désordre indescriptible, contrastant avec la présence sur l'égouttoir de deux brocs en zinc, véritables frères jumeaux, figés côte à côte dans un « garde à vous » irréprochable. 
 
Au fond, face à la porte d'entrée, à la place d'honneur, un buffet ancien, certainement d’ époque, véritable pièce de musée, paradoxalement en bon état et bien entretenu. Sur le marbre chiné, une pile respectable de calendriers cartonnés et illustrés des Postes, seules preuves tangibles, conservées jalousement, des rares visites strictement professionnelles du facteur. 
 
Accolée à un mur, une table ronde, aux rallonges rabattîtes, couverte d'une toile cirée usée jusqu'à la trame, souillée par les sauces et les taches de vin, surchargés de pièces de vaisselle ébréchées et de couverts disparates, attendant un nettoyage problématique. 
 
De part et d'autre de la table, deux chaises bancales sur lesquelles s'éveillent, comme à regret, en s'étirant à se faire « péter » la colonne vertébrale, deux chats tigrés, gras comme des moines, surpris par notre entrée intempestive.

Afin de libérer une chaise, elle empoigna sans ménagement le chat qui se trouvait, pour son malheur, à portée de sa main et le lança avec force mais sans méchanceté, en direction de la porte d'entrée. Le malheureux animal, tel un OVNI, traversa la pièce en miaulant de terreur, le poil hérissé, les pattes en l'air, manqua de peu au passage le rideau auquel vainement il avait tenté, toutes griffes dehors, de s'agripper et alla atterrir sans douceur, au beau milieu d'un massif de géraniums en fleurs d'où jaillirent, caquetant, battant des ailes de façon désordonnée, quelques poules interrompues dans leur ponte quotidienne, l'oeuf au croupion, désormais perturbées à jamais. 
- Vous avez vu me dit-elle, imperturbable, ... les chats retombent toujours sur leurs pattes. 
Le compagnon de sieste, entre temps, avait, bien entendu, quitté promptement la paille tressée de sa chaise sans se poser la question ... heureux de s'en être tiré à si bon compte. 
- Mais prenez donc une chaise ! ... Je vous sers quelque chose ? 
 
L'état de propreté de la vaisselle ne pouvait que m'inciter à répondre par la négative, néanmoins un refus de ma part risquait d'être mal interprété, aussi je me devais d'accepter l'offre d'autant que j'avais une de ces soifs ! 
- Ma foi ... je veux bien ! 
 
Lorsque d’un seau en zinc rempli d'eau fraîche tirée du puits, je la vis sortir deux canettes de bière, ruisselantes et bien frappées, je fus rassuré : je n'aurai pas besoin de verre ! 
 
C'est au rythme lent et régulier du tic-tac de l'horloge à balancier que je venais, enfin, de localiser dans le coin le plus sombre de la pièce - que nous vidâmes nos bouteilles, sans un mot, à petites gorgées, séparés par la table, le dos au mur, tels des caryatides, les fesses bien calées dans la pailla avachie des chaises, encore tiède de la chaleur animale des deux ex- squatters à quatre pattes.

- Ça fait du bien où ça passe ! me dit-elle en éructant bruyamment et en s'essuyant la bouche d'un revers de main. 
- Excusez le désordre, mais le temps manque pour m'occuper du ménage comme je le voudrais ... les bêtes avant tout ! ... et puis il faut dire que je ne vous attendais pas du sitôt ... Si vous m'aviez avertie de votre visite ... j'aurais dormi un coup de balai et mis un peu d'ordre ... vous savez, les gens me font plus sauvage que je ne le suis ! Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point votre visite se fait plaisir ! 
 
Elle marqua un temps d'hésitation avant de se libérer de ce qui devait être pour elle comme la confession d'un sentiment qu'elle croyait répréhensible. 
 
- Il faut que je vous dise ... lorsque pour la première fois vous m'avez appelée « MADAME FINE », j'ai pensé à tort, je le reconnais, que vous vous moquiez de moi ! ... c'est que, avant vous, personne ne m'avait dit « MADAME » et si je vous ai invité à venir me voir au « château » ... c'est que je voulais vous dire merci et vous demander de m'appeler désormais FINE ... comme tout le sonde ! 
- « MADAME » ... ça me gêne ... surtout devant ces bougres d'ânes qui s'imaginent connaître les bonnes manières !... parce que moi ... les bonnes manières ... je les connais ! ... pensez, j'ai été élevée dans un internat ... chez les Sœurs ! 
 
Elle se leva, ouvrit largement les deux portes grinçantes du corps inférieur du buffet où se trouvaient, bien alignées, plusieurs piles de linges jaunis par les ans mais sentant bon la lavande. Elle s'accroupit, prit délicatement, comme si elle tenait une relique, ce qui devait s'avérer n'être qu'un drap de lit en toile écrue, mais magnifiquement brodé, marque de deux superbes initiales entrelacées, dont je remarquais d'emblée le J, première lettre de Joséphine, prénom célèbre de l'Histoire de France et que méritait bien de porter notre modeste héroïne qui était dans son genre, elle aussi, un personnage. 
- Alors ... qu'est-ce que vous en dites ? Ça vous en bouche un coin ? 
- C'est vous qui avez brodé ce drap ? 
- Bien sûr que c'est moi !... qui voulez-vous que ce soit ? 
- Je ne peux pas tout vous montrer ... ça me donnerait trop de travail pour remettre tout en ordre ... et puis, j'ai passé tellement d'heures à tirer l'aiguille, en rêvant à ce que rêvaient, de mon temps, toutes les jeunes filles lorsqu'elles brodaient leur trousseau de mariage ... que tout ce que vous voyez là, dans ce buffet ... c'est un peu mon journal intime ... écrit avec une aiguille et du fil à broder ! 
 
- Chaque drap, chaque taie d ’ oreiller, chaque pièce de ce trousseau, me rappellent les seuls bons moments de ma dure vie. C'était l'époque où je voyais, moi aussi, l'avenir en rose ... les fiançailles, le mariage, les enfants, les joies et les peines ... tout quoi !... Malheureusement ! Je peux vous le dire maintenant ce trousseau ... il est NEUF ! ... il n'a jamais vu l'eau ! ... je suis une VIEILLE FILLE !... ce n'est pas MADAME... que vous devriez me dire ... mais MADEMOISELLE ! 
 
Le temps d’une courte hésitation, elle ajouta : 
- Réflexion faite ... à mon âge ... MADEMOISELLE ... c'est encore plus « couillon » que MADAME ! 
 
Je ne laissais pas passer l'occasion. 
- C'est pourquoi je continuerai à vous dire MADAME ! 
 
Elle se contenta de hausser les épaules, geste que j'interprétais comme étant une approbation tacite. 
 
- Vous êtes restée longtemps ... chez les bonnes Sœurs ? 
- Plusieurs années ! nais je n'étais pas faite pour prendre le voile ... surtout avec les idées que je m'étais mises en tête tout en brodant mon trousseau ... alors j'ai préféré mettre les voiles ! 
- Maintenant, il y a des jours où je le regrette :... vous vous rendez compte ... Sœur Joséphine !... et puis je n'aurais pas les mains que j'aie aujourd'hui ! ... Tenez regardez cette main « estropiée » ... je l'ai laissée entre deux billes de bois ... du temps où j'étais patronne « bousquetière ». J'avais plusieurs hommes, comme employés, et une bonne dizaine de chevaux ... et ça marchait droit ! Puis il y a eu 39 - 40, alors restée seule, j'ai tout vendu et je me suis faite bergère, ici, à TOURRIS. Ça m'a permis pendant l'occupation, de rendre services à des jeunes de La Valette ... qui voulaient se mettre au vert. 
 
À sa demande, je l'aidais à replier le drap en veillant, selon ses instructions, de bien suivre les marques indélébiles des plis. 
 
Cela fait, elle s'accroupit pour ranger délicatement, la pièce de literie sur sa pile, referma lentement les deux battants qui grincèrent de plus belle, donna un tour de clé et se releva lentement, la tête penchée en avant, comme au sortir d'une génuflexion. J'avais le sentiment qu'elle venait d'emprisonner à jamais, cette fois, tous ses désires inassouvis et ses rêves déçus de jeune fille. 
 
Elle me prit par le bras, m'accompagna vers la porte, souleva le rideau pour me laisser passer et me supplia : 
- Soyez gentil ... oubliez tout ce que vous avez vu et entendu ... nous avons tous nos moments de faiblesse ... aujourd'hui c'était mon jour ! 
 
Un dernier pas et nous nous trouvâmes, côte à côte, debout dans l'encadrement de la porte, clignant à la lumière du soleil encore haut, nos corps saisis par la chaleur plus étouffante que jamais après les instants - trop courts, à mon gré - passés dans la fraîche ambiance de la cuisine. 
 
Elle laissa tomber le rideau derrière nous et me dit, à voix basse, comme à la confesse : - Il y avait des années que je ne les avais pas ouvertes ... ces sacrées portes ! 
 
À rebours, nous traversâmes rapidement la cour en nous efforçant de suivre une ligne brisée dont chaque sommet était ombragé ; elle, déjà remise, apparemment, de ses émotions ; moi, gauche dans mes attitudes, perdu dans mes réflexions, à la rechercha des mots les mieux appropriés aux circonstances. 
 
J'essayais une échappatoire par une question insidieuse. 
- Les cerises ne sont toujours pas mûres, à la "Mort de Gauthier" ? 
- Si le beau temps se maintient ... d'ici deux ou trois jours ... et encore, quelques unes seulement ... les toutes premières ! 
 
- Au fait, Madame Fine, comment on appelle les fruits des chênes verts ? 
 
Elle me regarda, interloquée de m’entendre lui poser une question aussi élémentaire. À coup sûr je venais de baisser sérieusement dans son estime. - Les glands ... Voyons ! - Je n'en suis pas certain ! Pas plus tard qu'hier, j'y suis allé ... à la « Mort de Gauthier »! J'ai pris le raccourci que vous n'aviez indiqué ... c'était facile ... il n'y avait qu'à suivre les « pètes » toutes fraîches de vos bêtes ! 
 
Vaguement inquiète, elle amorça un timide geste de dénégation et questionna : 
- Et alors ? 
- Alors, figurez-vous que sur les basses branches de quelques chênes verts, j'ai vu, accrochées, des paires de cerises, réunies par leurs queues, en forme de pendants, ... vous savez ... comme ceux que l'on met aux oreilles des enfants, au moment de la cueillette ! Quand je suis arrivé à la « Mort de Gauthier » ... c'est vrai ... les cerises n'étaient pas encore mûres ... c'est à dire celles qui restaient ... parce que les mûres ! quelqu'un les avait déjà ramassées sans en laisser une seule ... en faisant même la chéchia sur les paniers ! Sur le retour, des cerises du dessus des paniers sont restées accrochées aux branches ... aussi, en les voyant de loin sur des chênes verts, je me suis demandé si je rêvais ou non ! 
 
 Je la quittais en accompagnant ma poignée de main d'un amical : - « À un de ces jours, Madame FINE, merci pour tout » .Suivi d'un large sourire rassurant. 
 
En réponse, bonne joueuse, elle se contenta de me dire : - Ça alors ! j'en reviens pas ! vous m'avez bien eue ... mais sans rancune ! … revenez me voir dans quelques jours ... peut être que les miennes seront mûres ... je vous les ferai goutter ... rien à voir avec celles de la "Mort de Gauthier" ... ce sont des "cœurs de pigeon" ... grosses comme ça ! Un temps, puis voulant prendre sa revanche : - « ET PAS AVEC LE VER DEDANS ... ET SURTOUT, SANS L'ANCRE DE LA MARINE SUR LES PIGNONS !! » 
 
Elle tint parole et elle avait dit vrai, Madame FINE, mon amie, la bergère sans prince charmant : il n'y avait pas de plus belles et meilleures cerises que les siennes et pas l'ancre Marine sur les noyaux ... mais pour combien de temps encore ? 

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Vocabulaire
rodou de safranés =Lactaires délicieux, champignons très appréciés en Provence.
empégué = saoul
CHICAGO = Quartier « chaud » de la basse ville de TOULON
ruigués depuis l'an pebre = Rongés depuis la nuit des temps.
l'esquigne = le Dos. 
massacans = Pierres. 
Restanques = Murs de pierres sèches soutenant une plateforme de terre meuble à flanc de collines. 
espillait = Dépiautait, écorchait vivant. 
bleus = Hématomes.
patronne bousquetière = Patronne d’une entreprise de coupes de bois et de transports forestiers.
pètes = crottes




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